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Robert Fisk : Que cela nous plaise ou non, il s’agit d’un mouvement de résistance (interview)
Français  English 

Mercredi 29 octobre 2003

Robert Fisk, correspondant au Moyen-Orient pour The Independent de Grande-Bretagne relate la résistance accrue contre l’occupation étatsunienne en Irak et contredit l’administration Bush qui déclare que les attaques contre les troupes étatsuniennes sont celles de combattants étrangers.

Il écrit mardi sur la série d’attaques à la bombe :

« À Bagdad, le message de ces deux derniers jours était simple : Il disait aux Irakiens que les Étatsuniens ne peuvent pas contrôler l’Irak ; peut-être plus important, il disait aux Étatsuniens que les Étatsuniens ne peuvent pas contrôler l’Irak. Encore plus important, il disait aux Irakiens qu’ils ne doivent pas travailler pour les Étatsuniens. Il prenait aussi en compte les nouvelles règles de combat des États-Unis : Tuer les chefs ennemis. »

Et il poursuit :

« Certains des ennemis des États-Unis viennent sans doute des autres pays arabes, mais la plus importante opposition à la présence étatsunienne vient des Sunnites irakiens ; pas des "vestiges" de Saddam ou des "diehards" ou des "deadenders" (les noms donnés par Paul Brenner à la résistance croissante des Irakiens), mais d’hommes qui, dans bien des cas, haïssaient Saddam. Ils ne travaillent pas "pour" Al-Qaïda. Mais ils ont appris leur propre version particulière de l’histoire. Attaquez vos ennemis durant le mois sacré du Ramadan. Apprenez de la guerre en Algérie. Et de la guerre en Afghanistan. Apprenez les leçons de la "guerre à la terreur" des États-Unis. Abattez le commandement. Vous êtes avec nous ou contre nous, collaborateur ou patriote. C’était le message du bain de sang d’hier à Bagdad. »


Robert Fisk, correspondant du journal londonien The Independent au Moyen-Orient, en direct de Beyrouth. Transcription.

AMY GOODMAN : Robert Fisk est au téléphone avec nous maintenant. Correspondant du journal londonien The Independent au Moyen-Orient. Bienvenue à Democracy Now !, Robert.

ROBERT FISK : Bonjour Amy.

AMY GOODMAN : C’est bon de vous avoir avec nous. Bon, les tueries continuent en Irak. Nous en entendons une version. Nous entendons parler des tueries continuelles des hommes et des femmes qui servent les États-Unis. Nous entendons parler des attaques à la bombe contre la Croix-Rouge, des attaques à la bombe contre des commissariats de police à Bagdad et à Fallujah. Vous avez passé beaucoup de temps en Irak. Pouvez-vous nous expliquer la situation ?

ROBERT FISK : Bien, vous savez, je pense qu’une partie de l’explication doit comprendre une sorte de commentaire culturel. En écoutant votre lecture des nouvelles, nous vous entendions citer des hommes d’Etat qui parlaient du nombre de combattants étrangers en Irak. Alors, je peux vous dire qu’il y a environ 200 000 combattants étrangers en Irak et que 146 000 d’entre eux portent l’uniforme étatsunien. Vous savez, les Étatsuniens en Irak n’ont pas grandi à Tikrit en mangeant des dattes au petit-déjeuner. Le plus grand nombre de combattants étrangers en Irak, mille fois plus nombreux que ceux d’Al-Qaida, ce sont les soldats occidentaux. Et nous devons comprendre qu’il s’agit ici d’une occupation.

Y a-t-il des combattants arabes étrangers ? c’est ce que vous voulez vraiment savoir. Je pense qu’il y en a probablement quelques-uns, bien que nous ne sachions pas combien et que nous ne savons pas non plus combien sont effectivement entrés en Irak. Non pas comme des amis d’Al-Qaïda, mais en réponse à l’appel de Saddam Hussein pour défendre l’Irak avant l’invasion étatsunienne. Mais vous savez, à la fin, c’est ce qu’on appelle un canard. C’est un jeu. C’est un mensonge. La résistance à la présence étatsunienne et les attaques féroces, brutales et cruelles contre les Irakiens eux-mêmes sont largement le fait d’Irakiens. Les Étatsuniens déclaraient, après les attaques, euh, qu’ils avaient réussi à prendre un des kamikazes qui ne s’était pas tué et qu’il avait un passeport syrien. J’ai remarqué qu’ils ne nous ont pas donné son numéro de passeport ou sa nationalité, date de naissance ou même son nom. Mais, c’est peut-être vrai. Peut-être est-ce vrai.

Mais la plus grosse partie de, entre guillemets, « la résistance », fermez les guillemets, est irakienne et selon mes propres enquêtes, en particulier autour de Fallujah où tant d’Étatsuniens ont été tués, des soldats étatsuniens, ces gens étaient d’abord des Irakiens avec un intérêt croissant pour les politiques de l’Islam ; ce qui était permis sous Saddam Hussein, parce que Saddam savait quand relâcher la pression pour que la bouilloire n’explose pas. Ils étaient autorisés à former une organisation appelée le comité ou l’organisation des croyants. Ils n’étaient pas pro-Saddam ; dans de nombreux cas, comme dans celui des gens de Fallujah, ils ont été arrêtés et très cruellement traités par les sbires de Saddam. Mais ils étaient autorisés à former des groupes d’individus qui pouvaient discuter de religion sous réserve de ne pas parler de politique.

À la chute du régime, au moment de l’entrée des Étatsuniens à Bagdad, le 9 avril cette année, ces groupes sont devenus les seuls noyaux de résistance à la règle étatsunienne. Et ils ont décidé, individuellement puis en coordination qu’ils deviendraient la résistance irakienne. J’ai déjà écrit sur ce sujet le 9 avril. Mais ces gens ont commencé à croire qu’ils pouvaient être les nouveaux nationalistes, soutenus, bien sûr, par les armes de Saddam, les anciens sbires de Saddam, et jusqu’à un certain point, par une population qui pensait que les occupants étatsuniens se comportaient brutalement.

J’ai rencontré dans son village un chef tribal des environs de Fallujah, et lors d’un repas avec lui il y a quelques semaines, cet homme m’a dit, vous savez, au début quand les Étatsuniens sont arrivés ici, nous les avons acclamés. Mais quand nous avons protesté contre leur présence, ils ont tué 14 d’entre nous. Il y a effectivement eu 14 Irakiens tués par balle à Fallujah. Après cela, a-t-il dit, cela devenait une question d’honneur tribal. Nous devions nous venger des Étatsuniens et comme ils tiraient en retour, cela devient une question de résistance. Alors, ce que vous trouvez, c’est que le comportement des Étatsuniens, celui des Irakiens, combinés au système de cellules de groupes de croyants qui étaient autorisés sous Saddam, même si le régime n’était pas très enthousiaste, ont déclenché une guerre de résistance - ou plutôt, transformé une guerre de vengeance en guerre de résistance. Et en ce moment, les gens qui tuent les Étatsuniens, et aussi des Irakiens, sont majoritairement irakiens. M.Rumsfeld et M. Wolfowitz et M. Bush peuvent continuer à parler jusqu’à plus soif de combattants étrangers. Ce ne sont, pour la plupart, des gens nés hors d’Irak, ce que la plupart des Étatsuniens sont. Ce sont des gens qu’on nomme Irakiens. C’est un mouvement de résistance que cela nous plaise ou non.

AMY GOODMAN : Robert Fisk, vous avez décrit votre expérience à l’aéroport de Bagdad, qui était là, les attaques à la roquette quand vous tentiez de partir, ce que les soldats présents disaient, quel est le périmètre de sécurité à cet endroit.

ROBERT FISK : Ouais. Eh bien, c’était... comme je l’ai écrit dans l’article que vous citez, un mélange délirant de Walt Disney et de Vietnam...vous comprenez ? Ils n’avaient même pas..., le seul transporteur ou compagnie d’aviation qui opère depuis l’aéroport de Bagdad (on ne peut plus l’appeler l’aéroport Saddam) et qui veut le faire, est la Royal Jordanian qui est une relativement petite compagnie d’aviation du Moyen-Orient. Dieu seul sait qui les assure pour ce trajet.

Mais ils... quand je suis parti en avion, ils avaient un vol au sol. Il devait y avoir deux avions de Royal Jordanian, un qui était un petit jet d’affaires, l’autre qui devait être un Airbus ; et ils changeaient tout le temps d’horaire, il n’y avait pas de numéro de sièges etc. Mais durant mon attente d’heure en heure du décollage des avions, des obus de mortier ont commencé à frapper l’aéroport. Cinq en tout. J’étais alors en train de parler avec un groupe des forces spéciales, sanglés de noir avec beaucoup, beaucoup de radios, de téléphones et d’armes. Et à ce moment ils... comme les forces spéciales ont tendance à évaluer positivement leur ennemi. Ils disaient : Pas mal. C’est mieux. Ils s’améliorent. En d’autres termes, ils pointaient leurs mortiers de plus en plus près de la piste actuelle de l’aéroport. Chaque frappe d’obus était suivie d’une sorte de large anneau de fumée, de 6 à 9 m de large, qui montait dans le ciel. Et puis, un hélicoptère Apache a décollé pour tenter de tirer des roquettes sur les assaillants.

Un des hommes des forces spéciales m’a dit qu’il y avait auparavant un barrage de sécurité de huit km de rayon autour de l’aéroport, et qu’ils avaient... les Étatsuniens avaient totalement occupé avec succès ce territoire de huit km de rayon. Mais à cause des attaques, le rayon du territoire avait été réduit à 3 km. Les Étatsuniens rasent la végétation à Bagdad et les longs des grands axes de circulation vers le sud et le nord. Palmiers, oliviers, orangers, sur les terres des paysans et parfois sur des terres publiques. C’est ce que les Israéliens ont fait pour empêcher les attaques dans le sud Liban au début des années 80 - là d’où je vous parle actuellement - l’objectif étant évidemment de s’assurer que les assaillants ne bénéficient pas du couvert de la végétation. Mais, bien sûr, cela a déclenché beaucoup de colère chez les Irakiens dont la vie dépend des oliviers et des orangers et ainsi de suite.

De toute façon, le rayon de sécurité de huit km autour de l’aéroport a été ramené à 3 km et la portée maximale d’un missile sol-air individuel est estimée à 2,5 km. D’après un des hommes des forces spéciales, tout avion qui décolle de l’aéroport se trouve à portée... en d’autres termes, tout avion qui décolle risque maintenant d’être touché par un missile sol-air tiré à l’épaule à cause du trop petit rayon de sécurité autour de l’aéroport pour empêcher quiconque de tirer sur un avion et de le toucher.

Nous avons fini par décoller, et plutôt que de faire une montée graduelle vers l’altitude de croisière, l’Airbus est monté en spirale, la force ascensionnelle se faisant de plus en plus forte et vous coupant le souffle, comme si vous montiez le long d’un tire-bouchon, l’aéroport apparaissant à travers le hublot de droite, puis celui de gauche, puis sans dessus-dessous et ainsi de suite. Et comme je l’ai dit à la fin, vous savez, quand notre altitude s’est stabilisé à 10 000 m et que l’hôtesse est venue me demander, voulez-vous un jus d’orange ou un verre de rouge, j’ai dit, Rita... Devinez ce que j’ai choisi.

AMY GOODMAN : Nous parlons avec Robert Fisk. C’est le correspondant pour le journal The Independent, et il a passé beaucoup de temps en Irak durant l’invasion et l’occupation. Il nous parle de Beyrouth et nous vous demandons Robert, si vous pouvez rester avec nous.

democracynow.org

Traduction bénévole pour le rezo des Humains Associés, Jean-Paul Salaün.
-  Robert Fisk : This is Resistance Movement, Wether We Like It or Not

A lire aussi : Robert Fisk : Témoin oculaire : "Ils sont en progrès, dit Chuck, approbateur. Celui-là a touché la piste."
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-  robertfisk.com


posté par Katja

 

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