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Mai 2004
"Contre l’antisémitisme, je marche" : la polémique


/Information

Robert Fisk : Témoin oculaire : "Ils sont en progrès, dit Chuck, approbateur. Celui-là a touché la piste."
Français  English 

26 octobre 2003

The Independant

Sous un tir nourri de petites armes à feu et de grenades autopropulsées après le contrôle à l’aéroport de Bagdad

Il faut une escorte militaire de nos jours pour arriver à l’aéroport de Baghdad. Oui, les choses s’arrangent en Irak, si l’on en croit le président Bush - rappelez-vous bien cela chaque jour qui passe - mais la guerrilla se rapproche tellement de la piste d’atterrissage que les Américains ont abattu tous les arbres, tous les massifs de palmiers, la moindre broussaille. Les grenades autopropulsées ont tué tellement de GIs sur cette portion de la grand-route que l’armée Américaine - de même que les Israéliens au sud Liban dans le milieu des années 80 - a gommé la nature. On traverse une terre dévastée pour arriver à l’aéroport de Baghdad. Ce n’est certes pas Heathrow.

"OK les gars, maintenant vous pouvez laisser vos sacs ici et entrer chercher vos tickets d’embarquement" dit aux premiers des passagers pour Amman un jovial ingénieur militaire américain. Nous recevons donc des bouts de papier qui n’indiquent aucun numéro de vol, aucun numéro de siège, aucune destination, pas même d’horaire de décollage. Il y a un Burger King en face, mais il est dans une "zone de haute-sécurité" à laquelle de simples passagers n’ont pas accès. On ne peut pas acheter d’eau. Il y a tellement peu de sièges que les passagers sont debout dans la chaleur à l’extérieur de ce qui doit être la plus grande poste du monde, un vaste hangar de tri de l’armée américaine avec des paquets de courrier pour chacun des 146 000 soldats en Irak empilés sur des rayonnages sur une hauteur de 10 mètres.

Mais jetez un oeil sur les passagers. Il y a une dame de l’organisation humanitaire Care en route pour des vacances en Thaïlande, et voici l’évèque de Bassora dans ses vêtements sacerdotaux noir et rouge, crucifix en sautoir, et il y a une équipe de télévision qui s’en va et le représentant de la Croix-Rouge Internationale qui doit attraper un petit avion de la Croix-Rouge pour Kirkuk. Il y a aussi un entrepreneur anglais qui arrive de Hilla où il a passé la nuit précédente sous les tirs avec le bataillon polonais local. "Grenades autopropulsées et mitrailleuse lourde pendant deux heures," grommelle-t-il. Bien sûr, les autorités d’occupation n’ont jamais révélé cela. Parce que les choses s’arrangent en Irak.

Derrière nous, une série d’avions quadrimoteurs géants montent en cercles dans le ciel chaud du matin, de gros appareils sans marquage qui volent à 180° du sol en cercles serrés pour décoller et atterrir, tellement bas qu’on croit qu’ils vont accrocher la piste avec l’extrémité de leurs ailes - tout pour éviter les missiles sol-air que les ennemis de l’Amérique tirent à présent sur ce qui vole dans le ’Nouvel Irak’. "C’est la routine, nous confie l’un des ingénieurs américains. On nous tire dessus toutes les nuits."

Parmi les autres passagers, il y a un travailleur humanitaire dont les nerfs ont visiblement lâché et quelques dames irakiennes à l’air supérieur escortées vers le point de contrôle par un officier de la RAF (Royal Air Force) dont les cheveux dépassent trop sur le col et, à l’autre bout, un escadron de soldats des Forces Spéciales Américaines qui prennent le soleil, lourdement équipés de sangles noires, mitrailleuses et pistolets automatiques. Je leur demande pourquoi ils portent tous des visières. L’un d’entre eux enlève ses lunettes de soleil. "Quelle est la fille qui nous regarderait si elle pouvait voir nos vrais visages ?" Je suis d’accord. Mais ce sont des hommes intelligents, lourds de non-dit. Oui, ils ont une maison en sécurité près de Falloudja et les victimes de combats sont quelquefois "englobés" dans les accidentés de la route ou les noyés.

Un dénommé Chuck veut se confier à moi. "Tu sais quelle est la ressource la plus précieuse dans ce pays, Bob ? demande-t-il. C’est le peuple irakien. Il y a là beaucoup de protoplasme." J’étais en train de méditer sur la définition du protoplasme quand le premier mortier est arrivé : rugissement de tonnerre qui fit plonger au sol les passagers avec un ensemble théâtral et grand cercle de fumée blanche s’élevant paresseusement de l’autre côté de la piste. Puis un sifflement et une autre détonation forte.

"Ils s’améliorent, me dit Chuck. Ils ont dû envoyer celui-là tout près de la piste." Les autres types des Forces Spéciales approuvent de la tête. Encore une énorme explosion, et ils hochent tous la tête. Un autre grand cercle blanc qui ondule vers le ciel, comme si un amateur géant de cigares s’était assis au bord de la piste pour fumer. "Pas mal du tout, dit l’ami de Chuck."

"Avant, nous avions un périmètre de sécurité de cinq miles autour de l’aéroport, dit Chuck. Il est maintenant réduit à deux miles. La portée maximum d’un tir anti-aérien est de 8 000 pieds. Donc il y a une marge de deux miles." Traduction : Les forces américaines contrôlaient un périmètre de cinq miles autour de l’aéroport - trop loin pour permettre à un homme équipé d’un lanceur manuel de toucher un avion. Les embuscades et les attaques contre les Américains ont réduit leur zone de contrôle à seulement deux miles. A la limite de ce périmètre, un homme peut tout juste atteindre un avion avec un missile d’une portée de 8 000 pieds.

Les Américains disent qu’ils y a deux avions qui vont à Amman, à 10h00 du matin et à midi. Puis une autre salve de mortier éclate devant les hangars de l’autre côté de l’aéroport. Et encore une autre.

"Ceci, me dit l’évèque de Bassora en guise de sermon, est le prolongement de nos 22 ans de guerre." J’appelle un collègue à Bagdad. Serviable, je fais un compte-rendu : Tirs de mortier sur l’aéroport. Réponse : "Pas entendu parler, Bob. Combien de mortiers tu dis ?" Mais les hommes des Forces Spéciales s’amusent bien. Un hélicoptère Apache fonce au-dessus de nous pour mitrailler les guerrilleros irakiens. "Il y a de l’espoir, dit Chuck. Ils ont déjà foutu le camp." Techniciens de la technique de guerrilla, les hommes des Forces Spéciales apprécient froidement tout professionnalisme, y compris celui de l’ennemi.

Un ingénieur américain arrive. Si les membres de l’équipe de télévision veulent bien acheter des Cocas à ses gars, ils peuvent aller voir le Burger King. Bruit de tir de mitrailleuse depuis bien au-delà du périmètre de l’aéroport. Il doit y avoir un film là-bas, Walt Disney rencontre le Vietnam.

Incroyable : l’Airbus appartient à la Royal Jordanian, seul transporteur aérien à risquer le vol pour Baghdad une fois par jour. Devant les marches, un escadron d’agents de la sécurité jordanienne en chaussettes blanches - les flics en civil jordaniens et syriens portent toujours des chaussettes blanches - et ils insistent, là, sur la piste, pour faire à nouveau une vérification complète de nos bagages. Les ordinateurs sont allumés, éteints, les appareils photo sont ouverts, refermés, les blocs-notes sortis, une liasse de lettres de lecteurs est même parcourue. Les Apaches reviennent, des missiles toujours dans leurs logements.

Le décollage est plutôt plus rapide que d’habitude. Mais il n’y a pas de montée constante vers une altitude de croisière. L’airbus tourne brusquement vers la gauche, la force centrifuge nous enfonce dans nos sièges, et là devant mon hublot il y a la ville de tentes du camp de prisonniers où les Américains gardent plus de 4 000 de leurs prisonniers irakiens sans jugement. Les tentes commencent à tournoyer alors que l’avion penche sur la droite puis sur la gauche à nouveau, et revoici le même camp de prisonniers devant ma fenêtre, mais cette fois à l’envers (la tête en bas) et qui tourne dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Je parcours la cabine des yeux et je remarque que les doigts s’enfoncent profondément dans les accoudoirs. Les moteurs de l’airbus hurlent, mordent dans l’air moins dense, et nos yeux cherchent cette mince traînée de fumée que personne ne veut voir.

Puis le pilote redresse l’avion. Une hôtesse de la Royal Jordanian en corsage d’un blanc éclatant arrive vers nos sièges. Les choses s’arrangent en Irak. "Jus de fruits ou vin rouge, que désirez-vous ?" me demande-t-elle. Lecteur, lequel ai-je choisi ?

Robert Fisk


Traduction bénévole du rezo des Humains Associés : NH et RI

A lire aussi Robert Fisk : Que cela nous plaise ou non, il s’agit d’un mouvement de résistance (interview)
-  D’autres chroniques de Fisk
-  robertfisk.com


posté par Natacha Quester-Séméon

 

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