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La fureur déclenche la solidarité en Irak, par Naomi Klein
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Publié vendredi 9 avril 2004 par le Los Angeles Times

Bagdad - Le 9 avril 2003, la ville tombe devant les forces US. Un an plus tard, elle se soulève contre elles.

Le Secrétaire à la Défense, Donald H. Rumsfeld, prétend que la résistance est juste le fait de quelques voyous, bandes de voleurs et terroristes. Il est dangereux et naïf de penser cela. L’occupation est maintenant combattue ouvertement, par des gens normaux, défendant leurs lieux de vie - c’est une "Intifada" irakienne.

"Ils ont volé notre terrain de jeu" m’a dit cette semaine un garçon de huit ans en montrant six chars d’assaut occupant un terrain de football près d’un parcours aventure rouillé. Le terrain est une oasis de verdure au milieu d’un marécage d’eaux usées, non traitées et de détritus abandonnés dans ce quartier de Bagdad.

Sadr City n’a pas vu grand chose des milliards de dollars affectés à la "reconstruction" de l’Irak, et c’est en partie pour cela que Muqtader Sadr et son armée, Al Mahdi, sont si populaires ici. Avant que le chef de l’occupation US, Paul Bremer, ne provoque maladroitement un conflit armé avec Sadr en interdisant son journal, et arrêtant et tuant ses adjoints, l’armée Al Mahdi ne combattait pas les forces de la coalition ; elle faisait le boulot à sa place.

Après tout, en un an de contrôle sur Bagdad, l’autorité provisoire de la coalition n’a pas réussi à faire fonctionner les feux tricolores, ou ramener la sécurité la plus élémentaire pour la population civile. En conséquence, la soi-disant "milice illégale" de Sadr, s’est vue engagée dans des activités subversives telles que régler la circulation automobile ou garder des usines. Sadr a simplement rempli le vide sécuritaire créé par Paul Bremer.

Mais à l’approche de la remise du pouvoir aux Irakiens le 30 juin, Bremer considère maintenant Sadr et Al Mahdi comme une menace à éliminer - sans tenir compte des dommages infligés à une population qui en est venue progressivement à dépendre d’eux. C’est pourquoi, le vol des terrains de jeu n’était que les prémices de ce que je vis à Sadr City cette semaine.

A l’hôpital Al Thawra, j’ai rencontré Raad Daier, un ambulancier avec une balle dans l’abdomen, un des douze coups tirés, d’après ses déclarations, par un Humwee (véhicule militaire) US. D’après des responsables de l’hôpital, il transportait au moment de l’attaque, six personnes blessées par les forces US, dont une femme enceinte, touchée à l’estomac et qui a perdu son bébé.

J’ai vu des voitures carbonisées, dont des douzaines de témoins oculaires prétendaient qu’elles avaient été touchées par des missiles US, et j’ai eu la confirmation par les hôpitaux que les conducteurs avaient été brûlés vifs. J’ai aussi visité le Block 37, dans le quartier Chuadir, un alignement de maisons où chaque porte était criblée de trous de projectiles. Les habitants m’ont dit que les tanks US étaient passés dans leur rue en tirant sur les maisons. Cinq personnes ont été tuées, parmi elles, Murtada Muhammad, 4 ans.

Jeudi, j’ai vu quelque chose que je craignais plus que tout cela ; une copie du Coran qui avait été transpercée d’une balle. Elle gisait dans les ruines de ce qui fut le QG de Sadr, à Sadr City. Quelques heures plus tôt, d’après les témoins, les chars US détruisaient les murs du Centre, après que le toit ait été traversé par deux missiles téléguidés. Mais la destruction la plus terrible a été perpétrée par les hommes.

D’après les clercs du bureau de Sadr, les soldats sont entrés dans le bâtiment et ont déchiré les photos du Grand Ayatollah, Ali Sistani, l’autorité religieuse chiite en Irak. Quand je suis arrivée au Centre, le sol était couvert de textes religieux déchirés, de copies du Coran déchiquetées et sur lesquelles on avait tiré avec des armes à feu. Et il n’a pas échappé aux Chiites que quelques heures plus tôt, les soldats US avaient bombardé une mosquée sunnite à Fallouja.

Pendant des mois, la Maison-Blanche a fait des sinistres prédictions à propos d’une guerre civile sur le point d’éclater entre la majorité chiite, qui pense que c’est à son tour de gouverner l’Irak, et la minorité sunnite, qui veut préserver les privilèges acquis sous le régime de Saddam Hussein.

Mais c’est le contraire qui semble se dessiner cette semaine. Les Sunnites et les Chiites ont vu leurs maisons attaquées et leurs sites religieux profanés. En se soulevant contre un ennemi commun, ils commencent à enterrer leurs anciennes rivalités et unir leurs forces contre l’occupation. Au lieu d’une guerre civile, ils sont sur le point d’établir un front uni. C’était visible jeudi, dans les mosquées de Sadr City ; des milliers de Chiites s’alignaient pour donner leur sang pour les Sunnites blessés dans les attaques de Fallouja. "Nous devrions remercier Paul Bremer" m’a dit Salih Ali "il a finalement uni l’Irak. Contre lui".

Naomi Klein

Naomi Klein est l’auteure de : « No Logo, La tyrannie des marques » et plus récemment : « Journal d’une combattante : Nouvelles du front de la mondialisation » Copyright 2004 Los Angeles Times


Traduction bénévole du rezo des Humains Associés : JMM & RI
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D’autres articles de Naomi Klein sur l’Irak disponible en français sur Pax :
-  Faisons-nous des Ennemis, par Naomi Klein
-  L’Irak de Bush : une sélectocratie, par Naomi Klein
-  Affaires risquées en Irak, par Naomi Klein
-  L’Amérique n’a pas à vendre l’Irak, par Naomi Klein
-  Quand certaines vies en valent plus que d’autres, par Naomi Klein
-  La reconstruction de l’Irak, une privatisation déguisée, par Naomi Klein


posté par Natacha Quester-Séméon

 

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